Exposition collective
Nuit Américaine.

avec Laure Vasconi

Création sonore de Valéry Faidherbe.
Texte accompagnant l'exposition de Serge Kaganski.
Coordination d'Emmanuelle Walter.

Coproduction La Filature.
Je remercie Florian Tiedje/l'Atelier 9 pour les cadres,
Janvier pour les dos bleus, Fred Jourda/Picto pour
les tirages, Johanny Melloul pour le dessin
du générique et Pagination pour l'impression
du 16 pages.

Galerie La filature.
Mulhouse.
Septembre – Octobre 2014

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D’un côté la nuit, ses ombres, sa pénombre.
Dans les interstices de ces ténèbres, un rai de
lumière révélant de fugaces apparitions :
pan de mur, ligne de palmiers, porte, corridor,
costumes, chaussures, accessoires, effigie,
masques, mannequins, tréteaux, cintres,
machineries… Laure Vasconi a baladé ses objectifs
dans les grands studios de cinéma à travers
le monde, mais en dehors de l’action, des heures
de travail, du bourdonnement humain, flashant
ces ruches en période de sommeil, ces usines
à rêves en pleine léthargie. Saisissant ainsi des
fantômes et des spectres, du vide, de la béance
apte à être emplie par les fantasmes du spectateur,
elle a capté par la photo une dimension essentielle
du cinéma, art spectral, jeux d’ombres et de
lumières projetées. Ses images immobiles mais
tremblées, comme prêtes à se mettre en
mouvement, déclenchent d’emblée des films
imaginaire dans l’esprit de celui ou celle qui regarde.

De l’autre côté le jour, sa lumière solaire, d’une
clarté presque aveuglante, qui découpe les ombres
avec netteté. Sous cette chaleur brûlée, des
terrasses vides, du linge qui sèche, un chapiteau
endormi, une piscine déserte, un toboggan
aquatique, des flamands roses en stuc, un manège
à l’arrêt, des tables et sièges qui attendent leurs
occupants comme s’ils attendaient Godot…
Julien Magre a promené ses appareils dans un
parc d’attraction de Dakar, un jour de fermeture.
A quoi ça ressemble, un Disneyland africain en
dehors des jours ouvrables ? Précisément à çà…
une ville à l’abandon, un studio de cinéma en
«vacance», un lieu vidé par la guerre,
un décor de film après tournage, une scène
de blockbuster-catastrophe après passage des
aliens, une ghost town américaine, Miami un
jour de Superbowl, une case muette de Loustal…
Cet «ici et maintenant» de Dakar, Sénégal,
suscite dans le cerveau de celui ou celle qui
regarde tous les films vus ou rêvés, toutes
les images de «là-bas, hier, demain».

L’Afrique diurne de Julien Magre et la planète
studio nocturne de Laure Vasconi se parlent,
se répondent, se télescopent, s’alternent
comme la lumière et l’obscurité 24 fois par
seconde dans le processus désormais ancien
du cinéma. Les deux séries parlent la même
langue d’un film virtuel, prêt à jaillir entre les
images, creusent l’imaginaire par les mêmes
processus : la désertification humaine, l’absence
de vie, mais aussi la trace, le vestige, la ruine de
ce que l’on devine avoir été, hier ou il y a cinquante
ans. S’il y a du cinéma dans ces photos, c’est parce
que le cinéma hollywoodien fut et reste le plus
puissant et universel pourvoyeur d’inconscient
collectif. La nuit hollywoodienne diffuse partout,
infuse toutes les images, aussi bien à Hollywood
qu’à Dakar, Le Caire, Rome ou Babelsberg.
La nuit américaine, c’est aussi ce procédé du
cinéma qui crée l’illusion de la nuit en plein jour.
La nuit de Laure Vasconi appelle en creux le jour
qui finira bien par se lever alors que le plein soleil
de Julien Magre invite au «day for night»
(«nuit américaine» en vo). La nuit de Laure
aurait-elle pu être créée en plein jour de Julien ?
Cette exposition suggère cette fiction, révélant
les liens qui unissent ces deux travaux par-delà
leurs irréductibles singularités… La photo, comme
le cinéma, c’est toujours du temps suspendu,
du passé, le beau linceul de ce qui a été. A charge
pour le visiteur de redonner vie et mouvement
à ces images, de combler leurs points de suspension,
de les habiter avec son propre présent.

Serge Kaganski
2014

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