Nous vieillirons ensemble. III.

Avec mes amis, on a tous 50 ans ou presque.

Un jour, ma meilleure amie Judith est morte,
comme ça, sans prévenir. Rien à dire.
Il y a Olivia, l’autre meilleure amie, la sœur.
Je la vois plus au cinéma qu’en vrai,
cela me fait sourire.
Il y a Matthieu. Il me dit souvent « je t’aime »,
comme une mère le dirait à son fils.
Olivier vit toujours en Colombie,
il a inventé sa propre temporalité.
Vincent, lui, m’apaise mais il doit finir ce qu’il a commencé.
Je suis enfin allé voir Thomas à Lisbonne,
seul et sans bagage, le coeur ouvert !
Aller à sa rencontre, le découvrir lui,
dans son vrai lui. C’est l’âge de la raison.
Il y a aussi les amis que je ne vois plus. je l’ai décidé.
C’est violent et il n’y a rien à dire, rien à expliquer.
Il y a ceux que je ne vois pas assez,
Françoise et Karim, les regarder vivre est un spectacle,
une réjouissance. Il y a « les Pascaux et Christian »
qui ont choisi la nature et le beau.
C’est l’âge de la liberté.
Et dans ce même élan de liberté,
Fannie s'est remariée.

Il y a Sébastien, c’est un frère.
Son fils, Martin, grandit sous mes yeux.
À travers lui, je vois ma fille, Suzanne, la disparue.
Le relais. Le repère. Ils étaient amoureux à l’époque,
ils le seraient peut-être encore aujourd’hui.
Mauricio et Alexandra. Ils incarnent à eux deux
l’urgence de vie, l’urgence de joie, ici et maintenant.
Ils habitent désormais dans une contrée en guerre.
Leur ciel est sali par des résidus de bombes pendant
que des dauphins se prélassent sous ce même ciel.
C’est l’âge de la déconstruction.

Eux, ils n’ont pas 50 ans mais ils sont le prolongement,
le socle. Louise et Paul. Elle, elle a bientôt 22 ans.
C’est l’autre fille. Puissante, incroyablement déterminée
et qui a décidé de ne pas se laisser abattre
par ce monde là. Elle va là où il faut. C’est ma fille.
Puis il y a Paul, le cadeau, intensément vivant
et hors du sol. Il n’a que 7 ans mais il sait déjà
le monde qui l’entoure, il sent déjà le monde
dans lequel il vit, il joue de lui. Il vit, et avec ses dents
de lait et sa musculature d’enfant, il prend, il traverse,
il dévore et jouit le monde. Il a décidé que rien
ne sera obstacle. Alors, il décide, il court.
Il y a Stéphane et Catherine, ils étaient là
au moment de l’effondrement. Ils m’ont redonné le goût.
Il y a l’autre Stéphane, mon frère de sang,
mon ami-frère, celui qui protège, la force tranquille,
peu de mots mais des mots justes.
il y a Anne et Hugues. j’ai le sentiment étrange
de vieillir avec eux, au même rythme qu’eux,
de chercher avec eux une forme de plénitude,
de sérénité. C’est l’âge de la raison.
Il y a eu ce voyage avec Alexandra et Matthieu,
un voyage hors du temps, hors du monde, hors de tout.
Je sais qui ils sont maintenant.
Il y a Yann. C’est sans doute le seul à me dire
mes vérités, geste simple et sans jugement.
Il y a Perez que j’aime appeler par son nom.
Notre amitié est décousue. C’est une amitié sans bord,
sans loi, sans règles. Fred lui, a le don du beau geste.
Il y a 20 ans, je lui ai confié mes photographies,
je l’ai invité à s’immiscer dedans.
Depuis, il les fait exister, il les fait vivre.
Dans ce même temps, il y a la séparation
avec Caroline. Trop de souffrance,
trop de douleur dans le regard de l’autre.
L’impossibilité du regard, l’épuisement
du corps de l’autre, l’insoutenable tristesse
qui s’installe comme une seconde peau.

Fin de l’histoire.

Il faudra réinventer et avancer.
Rester debout cette fois, ne pas traîner,
être en mouvement et faire vite.
Ne surtout pas subir et rester maître de soi.
C’est l’âge de l’acceptation.
L’âge du silence.

Silence.

Puis il y a Valérie et ce jour. Ce fameux jour
où je rencontre son regard. Le regard qui sauve.
Son regard me redonne à nouveau le goût de la vie
et des choses, le goût de rêver et de rire,
le goût de regarder à nouveau, le goût du présent.
Ce jour-là, la tristesse se dissout
et laisse place à l’amour.
C’est l’âge de la réconciliation.

L’âge de vérité.

Paris,
mai 2026.

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